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                                Dangereuse Superstition

 

      C’était une nuit sans étoile et quand, épuisé par son voyage, Georges Buisson passa par le petit village, il ne le vit d’abord pas à cause du manque de lumière céleste qui lui donnait une impression désagréable ; et pour la raison plutôt mystérieuse qu’aucune source luminescente ne provenait non plus du village… On eu dit qu’il tenait à rester caché de quelque chose … ou de quelqu’un…

     Ce n’est qu’en entrant dans le hameau qu’il s’aperçut, à la lumière de sa lampe-tempête qu’il était entouré de mur.

     Il était stupéfait que son sens de l’observation l’ait pris à défaut ; auparavant, il avait toujours su reconnaître à distance l’entrée d’un village, les routes étant toujours mieux entretenues en périphérie des cantons qu’en rase campagne. Mais là, non. Il parcourait depuis des heures un chemin boueux et celui qu’il voyait à ses pieds ne valant guerre mieux, il se consola en se disant que c’est pour cela qu’il avait été dupé : parce que les villageois ne prenaient aucun soin à la maintenance de la route.

     Ragaillardi par cette idée, il sentit une bouffée d’optimisme monter en lui et pensa que, somme toute, il avait trouvé un endroit pour coucher, un drôle d’endroit certes mais un endroit quand même.

     Harassé par son voyage, ses propres idées et l’obscurité profonde que seule perçait la lueur vacillante de la lampe, il se mit à la recherche d’une auberge où passer la nuit.

     Trouvant partout porte close, il se mit à penser qu’il venait de pénétrer dans un village abandonné et en eut froid  dans le dos. Il avait en effet entendu dire, pendant son voyage, que les villages ne restaient pas longtemps vide mais, au contraire, devenaient bien vite des quartiers généraux de truands en tous genres.

     Saisi de panique, Georges s’apprêtait à rebrousser chemin, quand la bougie mourante de sa lampe illumina une enseigne, vieille, poussiéreuse qui annonçait « À L’Auberge  Gourmande ». Rasséréné, il frappa deux coups, entendit un cri de femme éperdue de peur, puis le bruit d’un fusil que l’on arme. Enfin un vieil homme poussa brutalement la porte et braqua son arme sur Georges. Celui-ci crut ses craintes à propos des bandits confirmées ; mais, en repensant au ton terrifié du cri de la femme, et envoyant que l’homme était aussi inquiet que lui-même, se rassura.

     L’aubergiste, se rendant compte que Georges n’était pas celui qu’il pensait, baissa son fusil et murmura à son client :

     « - Entrez monsieur et excusez-moi, nous sommes sur les nerfs cette nuit au village, fit- il, le teint pâle. Je me présente : Robert Boireau. Mais dites-moi donc, si je puis me permettre : que fait une personne si richement vêtue, dans notre si humble bourg ? »

     Pensant ne rien avoir à craindre de cet homme éploré, Georges se présenta et raconta les raisons de sa traversée de la Normandie par les petits villages, et lui expliqua tout : comment il avait été accusé d’un crime qu’il n’avait pas commis ; comment il s’était enfui en emportant très peu de sa vie passée – des vêtements et un peu d’argent – et comment au hasard des routes, il était arrivé ici, à Grucheau selon le campagnard.

     Il lui demanda ensuite si le calme du village était normal :

« - Votre village reste-t-il toujours aussi inaperçu ? Je n’ai trouvé que fenêtres closes en arrivant !

- Ce n’est que cette semaine, grogna son hôte. Ma femme Marguerite va vous réchauffer du pot-au-feu ; ensuite vous irez dormir. Nous discuterons demain.

- Vous avez raison, seule la faim me tient éveillé, s’exclama-t-il, l’air endormi.

     Après avoir mangé à son aise et rencontré la dodue madame Boireau, il alla se coucher dans une chambre qui, bien que composée du strict minimum en matière de décoration était propre et confortable. Sitôt, allongé, il s’endormit, d’un sommeil sans rêve.

« - C’est le dernier jour…

- Et il ne s’est jusqu’à présent rien passé…

- La pauvre vieille avait dû se tromper… »

     Du brouhaha qui réveilla Georges vers dix heures du matin, il ne compris que ces quelques phrases tant l’agitation était grande. Ces mots le laissant perplexe, il descendit de sa chambre bien décidé à recevoir des explications concernant Grucheau, hameau morbide la nuit et village animé le jour et ce dimanche si particulier pour ses habitants ; mais ne trouva que sa femme qui l’apostropha :

-  Ah ! Vous voilà enfin levé ! Quel lève-tard ! rajouta la paysanne, habituée à de longues journées de labeur et levée tous les jours avec le soleil.

- Que voulez-vous, répondit-il en haussant les épaules, cela faisait une semaine que je n’avais pas dormi décemment. Si je n’avais pas été éveillé par de joyeux fêtards, pour sûr, je dormirais encore.

- Ah, oui, ça ! répondit-elle d’un air dédaigneux. Mon mari vous expliquera ça mieux que moi quand il reviendra des champs, ce soir. Allez donc faire un tour en ville.

      Il expédia son copieux petit déjeuner et sortit, ne croisant que quelques mégères qui allaient rendre visite à leurs amies, les hommes travaillant aux champs.

     Ayant décidé de reprendre le lendemain son voyage vers Caen, où il souhaitait commencer une nouvelle vie, il décida de se balader en forêt pour tuer le temps.

     Le violent vent d’hiver hurlait sur les sapins qui se pliaient comme du fer sur l’enclume d’un habile forgeron. Georges, habitué à ce climat et bien couvert, s’en accommoda et continua sa progression sous la voûte des arbres qui se tordaient de douleur ; l’air frais lui faisait du bien, finissait de le réveiller.

     C’est alors que se mêlant aux cris du vent et de ses victimes, il entendit une faible plainte qui lui sembla due à l’agonie d’un cerf blessé. Curieux, il suivit les murmures persistants qui s’arrêtèrent soudain; et c’est en voulant rebrousser chemin qu’il vit une ombre affaissée par terre. Un homme gisait dans son sang, le ventre entaillé d’un coup de couteau. Malgré tout, il respirait encore et  Georges ne pu se résigner à abandonner l’homme, visiblement attaqué par des pillards.  

     Une heure plus tard, l’homme dépouillé était allongé dans la deuxième chambre d’hôte de « l’auberge gourmande », entouré d’un médecin qui ne donnait pas cher de sa peau et de son sauveur qui pensait aux ennuis qu’il restait d’avoir. Il était toujours inconscient, ce qui l’empêchait au moins de se rendre compte de son état désastreux.

     Vers cinq heures de l’après midi, le docteur se retira, en affirmant que l’évolution de sa santé pendant la nuit serait décisive et qu’il fallait le laisser au calme.

     A onze heures, Georges et ses hôtes étaient attablés quand il réitéra sa question. Le vieillard ne semblait pas très enclin à parler de cela, mais lui répondit tout de même :

     «L’histoire que je vais vous raconter est vraie car j’y ai assisté ; cependant si mes voisins étaient plus loquaces, vous trouveriez autant de récits différents que de conteurs !

     Il y a trois ans, jour pour jour, une vieille est rentrée en transe sur la place du marché et a ânonné pendant une minute entière les mêmes mots : « Moi, Satan ; je m’incarnerais en l’un de vous pour semer la discorde, la première semaine du troisième hiver », puis après un rire de dément elle s’est effondrée, aussi morte que l’on peut l’être. Depuis, l’histoire s’est fortement ancrée dans les esprits… 

- Et aujourd’hui c’est le dernier jour de ladite semaine, le coupa Georges pour montrer qu’il comprenait.

-En effet, dans quarante minutes exactement, tout ça sera oublié. A moins que… »

     Ils continuèrent longtemps de converser à ce propos, puis, cinq minutes avant l’heure fatidique, se turent.

     Le vieux paysan et sa femme semblaient pétrifiés dans leur mythe, prisonniers des paroles d’une vieille folle. Mais, petit à petit, le silence du mort additionné aux visages caricaturés par l’effroi de ses hôtes vint à bout de son scepticisme et il se mit à regarder défiler les aiguilles qui semblaient aussi tétanisées qu’eux et avançaient avec une extrême lenteur.

 

     Enfin, l’heure de la délivrance arriva.

« Dong ! » Georges aurait juré entendre une porte grincer.

« Dong ! Dong ! Dong ! » N’est-ce pas le plancher qui vient de craquer ?

« Dong ! Dong ! Dong ! » Un bruit de pas…                     

« Dong ! Dong ! Dong ! » … qui s’approche…               

« Dong ! Dong ! » Un énorme fracas les fait se retourner…

     Les trois superstitieux terrorisés regardèrent le blessé se diriger vers eux le bras tendus, les paupières clauses.

     Ils retrouvèrent tous trois l’usage de la parole :

« Jésus !! hurlèrent-ils en même temps car, selon la croyance populaire, le diable ne supporte pas son nom. »

     L’homme possédé ouvrit des yeux révulsés, plia ses bras, eut un soubresaut et s’affaissa, mort.

 

 

Le plus grand défaut de cet homme lui fut fatal : il était somnambule!

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